Faut-il être seul pour être soi-même ? (TL)

Première copie de l'année pour cette élève de TL. Note obtenue : 15/20. Je précise que toute note est à relativiser car elle dépend de la classe et du moment : ce devoir aurait été largement plus développé en fin d'année...

Thèmes : Conscience, Autrui


Introduction

Analysons tout d'abord les termes du sujet: par le terme seul, il est ici entendu l'isolement et l'absence de contact, par exemple, l'ermite est seul car il vit retranché de la civilisation. Le sage de l'antiquité, lui aussi, prônait la solitude. Le terme être soi même correspond à penser par soi même, affirmer sa propre personnalité, détenir ses propres convictions et son propre jugement.

Ce sujet fait intervenir la conscience réflexive. L'homme est le zoon politikon d'Aristote, c'est à dire une citoyen avant tout. Il faut donc savoir si autrui est un obstacle à la constitution de soi. D'entrée il semblerait que oui dans la mesure ou il peut paraître qu'autrui n'a pas à influencer la constitution de soi. Mais, plongés dans la solitude sommes nous capables d'être nous mêmes?

Il nous faudra donc étudier dans une première partie en quel sens il est nécessaire d'être seul pour être soi même, dans une deuxième partie s'il est possible d'être soi¬ même sans les autres, enfin, comment et si il est possible d'être soi même. (ici, je précise que normalement on ne doit pas annoncer le plan de cette façon : il faut poser des questions !)

Première partie

La vie sociale nous pousse à ne pas être nous mêmes. Schopenhauer a dit que nous sacrifions notre individualité à la société. En effet, en société, il faut toujours plaire, être conforme à une certaine image sociale. En société, je passe mon temps à jouer un rôle... le rôle de l'élève, le rôle de la fille, le rôle que la personne que l'on ci en face de soi s'attend à voir dans notre comportement. Ce n’est pas pour rien que la monumentale oeuvre de Balzac s'appelle La Comédie Humaine. Il faut prendre garde à ne pas blesser la sensibilité des gens que nous côtoyons en affirmant ce que nous pensons. Ces contraintes empêchent d'être soi même. l'Homme est tenu de masquer ce qui fait de lui un individu, c'est à dire un être dont la sensibilité, dont le passé, ne ressemblent à aucun autre. Jean Jacques Rousseau affirmait, dans Discours sur les sciences et l'art: "Il règne dans nos mœurs une vile et trompeuse uniformité, et tous les esprits semblent avoir été jetés dans le même moule". La vie en société prive l'Homme de dévoiler ses pensées et ses sentiments les plus sincères. Enfin, selon Sartre, l'existence d'autrui est ma chute originelle, car dès que l'autre apparaît je ne me vois plus qu'à travers son regard. Comme il me renvoie une fausse image de moi même, je ne me vois plus tel que je suis, et donc je n'agis plus comme comme je suis mais comme il me voit. A travers l'autre je deviens un objet et non pas ce que je suis. L'autre à être ce qu'il veut voir en moi.

Les autres m'empêchent d'être moi même par l'éducation qu'ils m'apportent. Les enfants, par exemple, sont obligés de répondre à des modèles sociaux qui ne respectent pas leur individualité. Pour s'affirmer, l'homme a besoin de rompre le lien psychologique de l'enfant qu'il a avec sa famille et son entourage de jeunesse.

Les autres empêchent également l'homme d'être lui même car ils ne peuvent pas le comprendre. Gaston Berger disait "Les autres ne peuvent pas me violer ma conscience, je ne peux pas leur en ouvrir l'accès). La personne que je suis vraiment ne peut pas être comprise, elle est trop différente et trop complexe pour être saisie. Il est parfois difficile à un individu de se comprendre lui-même; pour comprendre l'autre c'est encore plus difficile, il y a trop d'éléments à prendre en considération.

Seule la solitude permet de me retrouver. Plus un individu a une personnalité forte, plus il cherchera à s'isoler pour ne pas être obligé de moduler son moi en fonction des autres. Seul avec moi-même je peux me connaître tel que je suis. Cette connaissance me permet d'exister, non en fonction des autres, mais par rapport à ma nature profonde et véritable. "Homme, si tu es quelqu'un, va te promener seul, converse avec toi-même et ne te cache pas dans un chœur", Épictète, Entretiens, 111, 14, 2.

La seule façon d'être soi même est de renoncer aux échanges avec autrui. Sa présence, ses attentes, ses jugements me forcent à jouer un rôle.

Deuxième partie

Cependant, vouloir la solitude c'est encore penser aux autres. Ce n'est qu'une fois éduqué par les autres que l'on peut désirer être seul. Un animal, dans la nature, peut vivre de façon solitaire, mais il ne sait pas ce que veut dire "être seul". C'est donc par rapport aux autres que je souhaite la solitude, puisque c'est par rapport à eux que je m'isole volontairement.

L'autre est nécessaire à la construction et à la vie du "moi". Hors de la société, l'homme se déshumanise, perd son moi, comme le décrit Michel Tournier dans Robinson ou les Limbes du Pacifique. Grandir sans les autres est ne jamais l’acquérir, prenons l'exemple des enfants sauvages, décris par Lucien Malson dans Les enfants sauvages, qui grandissent hors de la société humaine et ne sont ni des hommes, ni des animaux, car ils ne possèdent ni la pensée, ni l'instinct de l'animal qui a été élevé' par sa horde. Les autres apprennent donc à l'Homme à penser, et lui apprennent a% créer son moi, l'entretiennent, car c'est la relation avec les autres qui permet de penser. Selon Platon, le dialogue permet de se connaître soi même. Sartre le confirme en affirmant: "Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre". Enfin, lorsque Sartre affirme "l'enfer c'est les autres", dans Huis Clos, c'est bien dans le sens où il est mon miroir et m'oblige à me voir tel que je suis.

Ensuite, le moi ne peut s'affirmer qu'en affirmant sa différence aux autres. "Ce qui importe, ce n'est pas de savoir à qui et à quoi ressemble quelqu'un, c'est de découvrir en quoi il ne ressemble en aucun autre" disait Raymond Carpentier dans La Connaissance d'autrui. En effet, s'il n'a pas de conscience propre, le moi n'est que le "on" de Heidegger. Il ne fait que se conformer aux idées de l'opinion publique. Il a besoin de se confronter aux autres pour exister. "Personne, il est vrai, ne s'est jamais érigé en juge absolu de soi. Pour chacun, le jugement d'autrui importe essentiellement", affirmait Karl Jaspers, dans Introduction à la Philosophie.

Enfin, Nietzsche affirmait qu' "Il n'y a pas d'être en soi". c'est à dire que ce sont les relations qui constituent les êtres. Cela signifie, que si l'homme pense par lui même, il s'inscrit dans un réseau extraordinairement complexe de relations avec le monde qui l'entoure, ce monde permettant a sa pensée d Il évoluer.

Je ne peux être moi-même sans le concours des autres. La solitude ne permet aucune évaluation. Pour être moi-même j'ai besoin de points de repère afin de savoir qui je suis. "Le meilleur moyen pour apprendre à se connaître, c’est de chercher à comprendre autrui", disait André Gide dans son Journal.

Il faut donc trouver un moyen d'être soi même dans la société. Pour ce faire, il ne faut pas se laisser influencer. Il s'agit donc de penser pour être moi-même, ce qui implique de se méfier de l'opinion d'autrui, d'en douter, et d'apprendre à se connaître. Ainsi que l’écrit Alain dans Mars ou la Guerre jugée "chacun a pu remarquer, au sujet des opinions communes, que chacun les subit et que personne ne les forme". Pour être moi-même, je dois donc me méfier de l'opinion publique qui me conduit à penser, non pas par moi-même, mais à me conformer à l'avis général. Il faut aussi douter de ses préjugés pour être soi même, c'est à dire qu'il faut toujours se remettre en question. Descartes, par exemple, décrit dans le Discours sur la méthode comment il prit un jour le parti de rejeter tout ce qu'on lui avait enseigné. Il pouvait ainsi entreprendre la construction de sa propre réflexion et en être sûr, car il ne subissait plus l'influence de connaissances mal assurées. Enfin, pour être soi même, il faut apprendre à savoir qui l'on est. Socrate à repris à son compte l'adage populaire "connais-toi toi même". C'est donc en descendant au plus profond de soi même que l'on peut saisir sa véritable nature tout en comprenant l'Homme en général.

Il est important de savoir que le cycle infernal de la dépendance à autrui ne peut être brisé. En effet, j'ai besoin des autres pour me connaître, mais les autres m’empêchent d'affirmer mon individualité car il me renvoient une fausse image de moi-même. Je ne peux échapper à ces contradictions, je ne peux sortir de ce cycle infernal. Oui, les autres m'empêchent d'être moi-même, mais je ne peux pas être moi-même sans les autres.


Etre soi même, c'est donc affirmer sa propre personnalité tout en restant en contact avec la civilisation qui m’a tout donné. Il faut donc faire avec l'entrave que m'impose la société, et en même temps profiter de tout ce qu'elle peut apporter à mon enrichissement personnel. "Moi, je ne suis rien d'autre que mes objets passés, mon moi n'est fait que d'un monde passé, précisément celui qu’autrui fait passer", disait Gilles Deleuze dans La Logique du sens.

Il est donc nécessaire de faire preuve de disponibilité critique pour être soi même. Je dois en effet être ouvert aux autres mais toujours mesurer et analyser ce qu'ils m'apportent pour le rendre mien. Je dois être capable de toujours évaluer ce qui m'est apporté par autrui pour savoir si je peux accepter cette chose, ou savoir si elle ne me correspond pas. L'importance de la disponibilité critique est démontrée par l'histoire de notre siècle, de ses dictatures. En effet, si des gens peuvent accepter les idées d’Hitler comme les leurs, ils n'ont pas fait preuve de disponibilité critique, car ils n'ont pas su analyser ce qui leur était apporté.


Conclusion

Mes relations avec les autres me permettent de créer mon "moi", cependant elles peuvent aussi le dénaturer. Etre soi même en toutes circonstances revient également à s'imposer la solitude, parce que je choque l'Autre en ne m'intégrant pas dans une société qui m'à formée mais qui m'emprisonne en m'obligeant à me conformer à elle. Elle est pourtant nécessaire à l'équilibre de mon "moi". Il est donc nécessaire d’être seul régulièrement afin de plonger à l'intérieur de soi et de retrouver ses racines. Finissons avec cette phrase de Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues: " La solitude est à l’esprit ce que la diète est au corps, mortelle lorsqu'elle est trop longue, quoique nécessaire", Réflexions et Maximes.


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