Comment lire Pascal ?

Plan

Pascal, un auteur multiple, un esprit universel

Les méthodes : les 8 arguments utilisés par Pascal dans ses écrits

Note : les références aux Pensées renvoient à l'édition Brunschwig


Cours


P. est un auteur multiple, un esprit universel (mais non pour autant unificateur).

Une grande partie de l’œuvre était inédite, inachevée. Les textes sont de degré de composition différent, ainsi que les lieux (théologie, philosophie, politique, sciences).

D’où la question de savoir comment comparer un ouvrage public à fonction polémique, politico-théologique (les Provinciales, œuvre qui connut au 17e le plus grand succès de librairie) avec des fragments en cours de composition qui furent réunis après sa mort (Pensées) ou encore les écrits mathématiques (exemple : concours de roulette organisé par Pascal), des textes physiques, des textes indirects (pas de la plume de P. mais qui sont pascaliens : cf. Entretiens avec Mr de Sacy, Discours sur la condition des grands, transmis par Nicole dans son Traité de morale en 1690, et les Ecrits sur la grâce).

Les tensions sont caractéristiques de l’œuvre. Cf. pratique des pseudonymes : « Louis de la montagne élevée » -cf. expérience du Puy de Dôme ; il voulait aussi publier les Pensées sous le nom de Salomon de Culti. Ainsi, Pascal se cachait. C’était un homme à facettes multiples.

Il y a bien de la rationalité dans l’œuvre mais ce n’est une rationalité ni simple, ni entière. Pascal étant un esprit universel, il a connu différentes méthodes se rapportant à diverses disciplines. Il n’a pas cherché à les transposer, contrairement à Spinoza avec la méthode géométrique.

C’est une pensée duelle, de combat. L’unité n’est pas récusée, mais renvoyée toujours par delà la vie présente. Ce qui importe, c’est l’établissement de la vérité, et non son exposition. Elle ne s’établit pas aisément. Les méthodes de P. prennent place dans un procédé d’argumentation qui est recherche.

On peut parler de dialectique chez P. en ceci qu’il y a des débats, des oppositions, des dialogues (les textes sont d’interlocution). Dans la philosophie contemporaine, le terme de dialectique a pris un sens plus précis, elle suppose l’opposition des contradictoires, des thèmes antagonistes, trouve une solution qui se dégage de l’intérieur de l’opposition, dans une position tierce, supérieure, qui se dégage du choc des oppositions. C’est cela que l’on ne trouve pas chez Pascal. S’il y a dialectique, elle sera visible dans la mise en forme de certains procédés de composition, d’argumentation.

Souematsou, dans un article intitulé Méthodes chez Pascal, distingue huit sortes d’arguments

1) L’argument comparatif

Consiste dans le simple rapprochement de deux réalités différentes,pour les distinguer, les opposer, les hiérarchiser.

Cf. comparaison des chrétiens des premiers temps avec ceux d’aujourd’hui. Il s’agit d’indiquer les différences entre les chrétiens primitifs et actuels. Visée purgatrice, réformatrice. Il s’agit de faire voir une décadence de la réalité. C’est l’argument le moins directement engagé qui soit.

2) L’argument dualiste

Proche du précédent. Les deux éléments rapprochés se combattent. Il y a une opposition entre les 2 éléments présentés. Cf. Fr. 44 : traite de la guerre entre les sens et la raison. C’est un duel, un combat. « La plus plaisante cause de ces erreurs est la guerre qui est entre les sens et la raison. Et aucun des 2 n’est vainqueur » ; Fr. 45.Les deux éléments sont renvoyés dos à dos car un 3e terme est indirectement évoqué : c’est la grâce comme principe de rectification (de cet affrontement entre les sens et la raison : cela nous renvoie à l’argument du pour et du contre).

Argument très fréquent chez P. Il constitue l’argument de fond de l’Entretien avec Sacy. Nous avons deux principes de vérité, mais laissés à auc-mêmes, ces deux principes ne peuvent nous conduire qu’à l’erreur. Opposition figurée par Epictète (philosophie dogmatique) et Montaigne (philosophie sceptique). Pour Epictète, l’homme est par sa raison capable de connaître le vrai et le bien. Selon Montaigne, l’homme ne parviendra jamais qu’à la fausseté. Si on prend ces thèses chacune unilatéralement, elles sont fausses. Pour faire voir la vérité de l’une comme de l’autre, il faut dépasser cet affrontement (cf. 3e partie de l’Entretien). Les principes de vérité entraînent donc à la fausseté et à l’erreur. Le scepticisme naturel est lui-même vaincu par la référence à la grâce. Entre les ennemis communs, il n’y a, du point de vue de la nature, ni juge, ni médiateur (pas de solution au conflit). Il y a un médiateur selon P., mais du point de vue de la grâce. Elle fera voir la part de vérité en chaque point de vue, i.e., les sens, et la raison.

3) Argument du milieu

La vérité se situe entre les contraires. Cf. terme de « médiateur » : relie les termes opposés. Fr. 79 : disproportion de l’homme. P. compare : l’infini (notion mathématique et métaphysique), l’homme, le néant. Sa spécificité est de faire intervenir 3 termes. Il introduit une proportion de forme quasi mathématique (cf. proportion géométrique : le néant est à l’homme comme l’homme est à l’infini : A/B sur C/B). Mais ce n’est pas rigoureusement mathématique ; c’est encore rhétorique. Car qu’est ce que pourrait bien signifier le milieu entre l’infini et le zéro ? Quel sens cela aurait-il en mathématiques ? Si la vérité se tient au milieu entre deux éléments opposés ceux-ci ne sont pas récusés mais participent à la constitution du vrai. Positivité du lieu de référence, qui est, ici, l’homme. Cf. De l’esprit géométrique et Pensées Fr. 949 (milieu entre l’amour de la vérité et le devoir de charité) ; et la conclusion de l’esprit géométrique (l’homme placé entre l’infini et le néant).

4) L’argument de l’union des contraires

Cet argument dérive de 2) et 3). 3 termes sont comparés, et entre les 3, 2 s’opposent. La vérité ne se situe pas entre les 2 mais dans l’union des deux contraires qu’elle transcende (dont elle n’émane pas).

Cf. structure de l’Entretien : 3 parties :

- exposé de la thèse d’Epictète
- exposé de la thèse de Montaigne (l’homme incapable de vérité)
- thèse pascalienne selon laquelle il y a certaines conditions selon lesquelles l’homme est capable de vérité : cf. St Augustin.

Texte formulé selon l’union des contraires. Il est donc dialectique au sens méthodologique (confrontation de dialogues) mais pas au sens métaphysique (pas de dérivation).

5) L’argument de l’éternel

Là où l’argument dualiste n’apportait pas de solution, il en apporte une mais il y a un renversement d’ordre. Ce qui ne peut trouver de solution dans le temps en trouvera une au niveau de l’éternité.

Exemple d’argument dualiste : conflit justice/ force. Fr. 81 et 103 sur l’opposition de conflit et la recherche de solution entre la justice et la force. La solution à ce conflit est boîteuse (= faire que ce qui est juste soit fort, et vice-versa). Par défaut de pouvoir faire une synthèse positive, on a inversé. Cf. 12e Provinciale. P. dit que la violence est transitoire et est un moyen de l’éternel alors que la vérité est une figure de l’éternité (Fr. 520). Il faut un point fixe et immuable (Fr. 21).

6) Argument combinatoire

Combinaison de deux principes qui sont également nécessaires en tant que critères de la vérité. Argument des deux principes (fr 121). Il ne faut pas que l’homme croit qu’il est égal aux hommes et aux anges mais qu’il sache l’un et l’autre. Accent sur le lien entre deux exigences conjointes. Deux axiomes à admettre : connaissance de la grandeur et de la misère ou bassesse. En liant ces deux principes, on aboutit à 4 cas de figure :

1) ++ (connaissance de la grandeur et de la misère)
2) +- (connaissance de la grandeur et ignorance de la misère)
3) -+ (ignorance de la grandeur et connaissance de la misère)
4) – (ignorance de la grandeur et ignorance de la misère)

La formalisation fait ressortir que l’opposition fondamentale ne réside pas de l’opposition entre les deux axiomes, mais des cas de figure qui résultent de leur combinaison. Cf. Fr. 593 : « zèle sans science, science sans zèle, ni zèle ni science, science et zèle ». Cet argument peut se combiner avec d’autres : Fr. 592 : deux principes : connaissance de la misère/ de Dieu : trois cas seulement sont énumérés. Argument du milieu : sens rhétorique mais surtout doctrinal ou dogmatique (JC qui est le milieu, est médiateur)

7) Argument hiérarchique

Comparer entre plusieurs réalités que l’on peut évaluer les unes aux autres selon certains critères. Le plus célèbre est ²le fragment 308 sur les trois ordres (corps/ esprit/ charité). Chercher Dieu, trouver, servir, sont des valeurs de distinction hiérarchique. Cf. 4e lettre du duc de Roisnay sur le Dieu caché : Dieu se cache mais en même temps se révèle pour les uns dans la nature, pour les autres dans l’Ancien Testament (juifs), pour les chrétiens dans le nouveau, pour les catholiques dans le sacrement.

8) Renversement continuel du pour au contre

Cf. fr. 93. Expression de Pascal. « Nous avons donc montré que l’homme est vain…toutes ses vanités étant très bien fondées…le peuple n’est pas si vain qu’on le dit…ses opinions sont toujours très fausses… ». C’est par là que la méthode pascalienne peut être dite dialectique. Nous avons un renversement puis une notion de continuité : c’est un renversement continuel (fr. 90)

Constitution de l’argument :

a) sens linguistique

Renversement de forme grammaticale (fr. 519) : « la nature ne peut s’arrêter aux extrêmes ». Pour l’illustrer, donner force à cet argument, P. fait référence au balancier (mouvement oscillatoire). L’homme est dans une position médiane et cette position s’exprime par son langage (en équilibre précaire, mais, qui tend toujours à se rétablir).

Cf. Fr. 520. L’expression est linguistique et à comprendre à deux niveaux :

- saisir chacun des exemples séparément (sujet singulier/ verbe pluriel)
- saisir les deux conjointement : renversement (on relie ce fr au fr 90). Si on dit « je faisons », il faut dire en même temps « zoa trekei ». D’où :

- premier niveau : il faut que le langage atteste la contrariété pluriel/ singulier : le langage est un bon témoin de la réalité (ici, celle de l’homme).

- deuxième niveau : il faut que le langage atteste le renversement de la contrariété (saisir ensemble la relation singulier/ pluriel et pluriel/ singulier). Il faut deux exemples pas répétitifs mais symétriques pour les saisir ensemble.

b) attitude du rapport à autrui

Attitude dialoguale. « S’il se vante je l’abaisse, s’il s’abaisse je le vante ». Objet : l’hommr. Cela nous renvoie aux doctrines dogmatiques/ sceptiques. Encore, oscillation autour d’un point médian implicite qui sert de critère. Il ne s’agit plus ici seulement du fonctionnement de l’esprit humain.

Cf. fr. 519 : Pascal parlait des ressorts dans notre tête. L’argument a une portée doctrinale. Méthode : opposition des contraires ; exprimée par une position doctrinale. Accord discours/ être et logique/ ontologie. Thèse d’une corrélation, d’une cohérence, entre le discours et l’être (ils sont brisés, faits de contradictions). L’homme est un monstre incompréhensible. On peut comprendre qu’il est un monstre incompréhensible, mais cela ne le rend pas compréhensible… L’homme est un milieu ou un entre-deux. On peut appliquer le modèle du cône (ce point qui permet de comprendre toutes les contradictions : c’est le sommet du cône, métaphoriquement). Cf. fr. 93 et 90.

Fr. 93 : mouvement en trois temps :

- 1) L’homme est vain, ses opinions sont détruites (vit selon l’imagination, la vanité, l’ennui)
+ 2) les opinions communes sont saines et pourtant elles sont détruites ; nous avons détruit l’opinion qui détruisait celle du peuple. Ces opinions vaines en 1) sont saines en 2). En ceci qu’elles ont une justification (cf. raison des effets). Liasse V : titre primitif = opinions du peuple saines
-+ 3) en fin de compte, le peuple est vain quoique ses opinions soient vaines (renversement continuel). Il est vain parce qu’il ne sait pas où est la véritable justification de ses opinions.

Structure : thèse/ négation de la thèse/ négation de la négation de la thèse. La première thèse est négative : destruction (donc, c’est différent d’Hegel). On part du négatif pour arriver au négatif et la conclusion reste aporétique.

Cf. fr. 613 : hiérarchie de la connaissance de la réalité (différentes sortes d’hommes : philosophes, etc.).