Nietzsche Texte sur le langage

Texte

Nietzsche, Introduction théorétique sur la vérité et le mensonge au sens extra-moral (1873) (in Le livre du philosophe, GF)

"Tout mot devient immédiatement concept par le fait qu'il ne doit pas servir justement pour l'expérience originale, unique, absolument individualisée, à laquelle il doit sa naissance, c'est-à-dire comme souvenir, mais qu'il doit servir en même temps pour des expériences innombrables, plus ou moins analogues, c'est-à-dire, à strictement parler, jamais identiques, et ne doit donc convenir qu'à des cas différents. Tout concept naît de l'identification du non-identique. Aussi certainement qu'une feuille n'est jamais tout à fait identique à une autre, aussi certainement le concept feuille a été formé grâce à l'abandon délibéré de ces différences individuelles, grâce à un oubli des caractéristiques, et il éveille alors la représentation, comme s'il y avait dans la nature, en dehors des feuilles, quelque chose qui serait "la feuille", une sorte de forme originelle selon laquelle toutes les feuilles seraient plissées, dessinées, cernées, colorées, crêpées, peintes, mais par des mains malhabiles au point qu'aucun exemplaire n'aurait été réussi correctement et sûrement comme la copie fidèle de la forme originelle."


Corrigé

Corrigé-texte de Nietzsche sur le langage.

Thèse : le mot, signe linguistique, est un concept.

Problème : rapports langage et réalité/vérité. Les mots sont-ils capables de dire la nature des choses? (Cf. sujet bac blanc : "les mots cachent-ils les choses").

Commentaire (points importants du texte).

Réponse : non. Les mots, en tant que concepts, ne peuvent dire les choses telles qu'elles sont vraiment. En effet la réalité est individuelle. Thèse nominaliste : il n'existe que des choses différentes entre elles. Les mots, eux, sont généraux et abstraits. Rejettent par déf tout ce qui différencie les choses les unes des autres. Ne gardent que ce qui leur est commun, les ressemblances entre elles, pour les grouper sous les mêmes mots (toutes les tables, qu'elles soient petites, carrées, en bois, en marbre, etc., sont regroupées sous le terme de "table"). Les mots font donc comme si les choses étaient semblables entre elles, identiques et non seulement différentes. Font comme si nous avions affaire à une seule et même chose devant une table carrée ou ronde. C'est "une" table.

Ce qui est central dans le texte de Nietzsche, c'est la fin : en effet, ce que montre ici l'auteur, c'est que ce à quoi nous mène l'usage des mots/concepts, c'est à la croyance en l'existence de choses identiques, et générales et abstraites. Les concepts, Nietzsche ne le nie pas, sont des exigences intellectuelles, et sont utiles (ils nous servent à nous repérer dans le réel, ils sont économiques, etc) mais ce sont seulement des outils. Ils ne correspondent à rien de réel. Or, par habitude, nous croyons facilement qu'ils renvoient à une entité réelle. Les concept de "feuille", de "table", renverraient à une chose, la feuille, la table. Par suite, on a vite fait de dire que le monde sensible, dans lequel il n'existe que des feuilles et des tables individuelles s'approchant plus ou moins de la réalité "feuille"/"table", est de l'ordre de l'apparence. Le monde sensible n'est qu'une approximation de la vraie réalité, qui elle, existe on ne sait où -dans un autre monde plus réel que le nôtre, qui en est le modèle.

Ainsi, Nietzsche se moque ici de Platon (cf.allégorie de la caverne) : il lui dit que son monde réel n'est que la réification de nos concepts.

Intérêt philosophique.

-On pouvait discuter ici de la généralité du langage, qui fait toute sa déficience pour dire les choses. Rapprocher alors ce texte de la thèse de Bergson. Le langage est toujours trop large par rapport à la réalité.

-Autre rapprochement possible : la thèse (empiriste) de Hume sur l'identité personnelle. Par habitude, on croit facilement que des choses qui se ressemblent sont identiques et forment une seule et même chose (exemple : moi à 5 ans ressemble à moi à 15 ans et moi à 40 ans ressemble à moi à 15 ans, etc. donc, je suis une seule et même personne).

NB : rapprochement possible avec la thèse empiriste en général : toute connaissance dérive de l'expérience.

-On pouvait aussi critiquer le texte de Nietzsche sur deux points :

1) il dit que plus le langage s'éloigne de son origine, plus il est inadéquat à la réalité; or : le fait qu'il s'en soit éloigné est justement ce qui fait qu'il est langage. Un cri, un geste, ne permettent pas de communiquer autant de choses que les cris et les gestes. Alors, vous pouviez ici faire une analyse du signe linguistique.

2) enfin, on peut répondre à Nietzsche que si nos concepts servent à reconnaître des choses, et à regrouper sous des mots communs les choses qui se ressemblent, n'est-ce pas que dans la nature en dehors de nous il y a des qualités communes aux choses? Si elles se ressemblent, cela ne vient quand même pas (que) de nous! (Vous pouvez répondre de même à Hume d'ailleurs). Sans aller jusqu'à refaire du Platon, pour lequel seules existent des choses générales et abstraites, on ne peut donc dire que les concepts ne correspondent à rien dans la réalité, qu'ils sont complètement subjectifs et arbitraires. Il y a un monde, avec des lois, un ordre … et donc, il y a des essences réelles (des points communs entre les choses qui se ressemblent)

cf. l'eau dans une rivière, dans la mer, dans le robinet : toutes, elles sont de l'eau parce qu'elles ont une composition chimique réelle : H2O. Pour Nietzsche, H2O est un concept, c'est quelque chose qui nous permet de réunir toutes ces eaux sous une même appellation, mais ça n'existe pas en dehors de nous.

NB : je traiterai tous ces points dans le chapitre "théorie et expérience".


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