Kant extrait de La critique de la raison pratique

Texte

Résumé: les rapports de la liberté et de la nature, ou, de la causalité libre par rapport à la liberté naturelle. Pour admettre que nous sommes libres, faut-il admettre deux sortes de causalité, ie, une causalité “naturelle” et une causalité non naturelle, hors du déterminisme causal? Et si oui, est-on alors mené à une contradiction? -Bref, la liberté contredit-elle le déterminisme causal, et est-elle une pure chimère, comme pourrait nous le faire croire dès le début le texte que l’idée de liberté appartient à la sphère des idées de la raison pure?

Texte de Kant issu de la Critique de la Raison Pratique :

Comme, de toutes les idées de la raison pure spéculative, le concept de la liberté est proprement le seul qui donne à la connaissance, même si ce n’est qu’à la connaissance pratique, une si grande extension dans le champ du suprasensible, je me demande d’où vient qu’il possède exclusivement une si grande fécondité, tandis que les autres désignent sans doute une place vide pour des êtres d’entendement purement possibles, mais n’en peuvent déterminer le concept par rien. /Je vois aussitôt que, comme je ne puis rien penser sans catégorie, il faut que je cherche d’abord, même pour l’idée rationnelle de la liberté, dont je m’occupe, une catégorie, laquelle est ici la catégorie de la causalité et que, bien qu’on ne puisse soumettre aucune intuition correspondante au concept rationnel de la liberté, en tant qu’il est un concept transcendant, il faut pourtant qu’au concept (de la causalité), que nous donne l’entendement, et pour la synthèse duquel le premier exige l’inconditionné, soit donnée une intuition sensible, qui en assure d’abord la réalité objective. / Or, toutes les catégories se partagent en deux classes : les catégories mathématiques, lesquelles se rapportent uniquement à l’unité de la synthèse dans la représentation des objets, et les catégories dynamiques, lesquelles se rapportent à l’unité de la synthèse dans la représentation de l’existence des objets./ Les premières (celles de la quantité et de la qualité) contiennent Toujours une synthèse de l’homogène, où l’on ne peut nullement Trouver l’inconditionné pour ce qui est donné dans l’intuition sensible comme conditionné dans le temps et l’espace, puisqu’il faudrait que cet inconditionné à son tour appartînt au temps et à l’espace, de sorte qu’il serait toujours à nouveau conditionné ; et c’est pourquoi aussi, dans la dialectique de la raison pure théorique, les deux moyens opposés de trouver pour elles l’inconditionné et la totalité des conditions étaient également faux./ Les catégories de la seconde classe (celles de la causalité et de la nécessité d’une chose) n’exigeaient aucunement cette homogénéité (du conditionné et de la condition dans la synthèse) car il ne s’agissait pas ici de représenter l’intuition se formant par une composition en elle du divers, mais uniquement la façon dont l’existence de l’objet conditionné qui lui correspond s’ajoute à l’existence de la condition (dans l’entendement, comme liée avec elle) ; et alors il était permis de placer dans le monde intelligible l’inconditionné, quoique d’ailleurs de façon indéterminée, pour ce qui est partout conditionné dans le monde sensible (relativement à la causalité aussi bien qu’à l’existence contingente des choses mêmes) et de rendre la synthèse transcendante./ C’est pourquoi aussi, dans la dialectique de la raison pure spéculative, il s’est trouvé que les deux manières, opposées en apparence, de trouver l’inconditionné pour le conditionné n’étaient pas en réalité contradictoires ; que, par exemple dans la synthèse de la causalité, il n’y a pas contradiction à penser, pour le conditionné dans la série des causes et des effets du monde sensible, la causalité qui n’est plus conditionné de façon sensible, et que la même action, qui, en tant qu’elle appartient au monde sensible, est toujours conditionnée de façon sensible, ie, mécaniquement nécessaire, peut en même temps toutefois, comme relevant de la causalité de l’être agissant en tant qu’il appartient au monde intelligible, avoir pour fondement une causalité inconditionnée sensiblement, et, par conséquent, être pensée comme libre./ Dès lors, il ne s’agissait plus que de convertir cette possibilité en réalité, ie, de prouver dans un cas réel, en quelque sorte par un fait, que certaines actions supposent une telle causalité (la causalité intellectuelle, inconditionnée de façon sensible), qu’elles soient réelles ou même seulement commandées, ie, objectivement nécessaires au point de vue pratique.


Corrigé

Introduction


Thème : la liberté

Problème traité : les rapports de la liberté et de la nature, ou, de la causalité libre par rapport à la liberté naturelle. Pour admettre que nous sommes libres, faut-il admettre deux sortes de causalité, ie, une causalité “naturelle” et une causalité non naturelle, hors du déterminisme causal? Et si oui, est-on alors mené à une contradiction? -Bref, la liberté contredit-elle le déterminisme causal, et est-elle une pure chimère, comme pourrait nous le faire croire dès le début le texte que l’idée de liberté appartient à la sphère des idées de la raison pure?

Thèse de l’auteur : l’idée de liberté, définie métaphysiquement comme étant une causalité non empirique, ou non conditionnée, non soumise au déterminisme causal, peut recevoir un sens et même étendre nos connaissances : elle est à la fois possible et a une réalité objective.

Contexte et résumé : Kant reprend ce problème de la possibilité de la liberté, ou de sa compatibilité avec la nature de la réalité, dans ses propres termes, en revenant sans cesse sur les thèses exposées dans la Critique de la Raison pure. Il y avait cherché à quelles conditions nos connaissances sont objectives, et avait été amené par là à dénoncer l'’mpossibilité de toute connaissance métaphysique. Celle-ci dépasse en effet, ou contredit, et ce, par définition les conditions de toute expérience possible. Mais Kant voyait bien que son système menaçait la notion de liberté. Ainsi, dans la Critique de la Raison pratique, œuvre d’où est issu notre texte, il s’agit pour Kant de montrer que la liberté existe, qu’elle a une réalité. Kant revient donc ici sur la difficulté qu’il estime avoir résolue dans la troisième antinomie de la CRPure : à savoir, que la liberté paraît bien rompre l’enchaînement de l’expérience.

Plan et dynamique du texte:

1) lignes 1 à 4 : position et raison d’être du problème : la liberté étant une Idée de la raison, comment se fait-il qu’elle nous permette d’acquérir une connaissance, étant entendu que toute connaissance sur le terrain du suprasensible est impossible ?


2) lignes 4 à 31 : les rapports entre liberté et conditions de la connaissance : est-on inéluctablement mené à une contradiction avec nos conditions de connaissance ? –Kant réfléchit sur ce problème en rappelant les conditions auxquelles sont soumises toutes nos intuitions, et applique la distinction entre deux sortes de catégories, concepts constituant les objets d’expérience possible : il y a ceux se rapportant à leur constitution, et ceux ayant trait à leur existence, ou, aux relations entre les phénomènes.


a) problème : lignes 9 à 16 : au niveau des catégories constitutives, la liberté ne paraît pas pouvoir être l’objet d’une intuition possible, et avoir une quelconque réalité, pouvoir satisfaire aux conditions de toute connaissance. Est-ce à dire qu’elle n’a aucun sens ? Est-ce là la seule manière possible d’exister pour ce que nous connaissons ?


b) lignes 16 à 22 : est-ce à dire que la liberté n’a aucun sens possible ? Est-elle incompatible avec la deuxième sorte de catégorie, seule restante, et seule susceptible, dès lors, de lui donner un sens ? L’antinomie ne vient-elle pas au contraire de ce qu’on est resté sur ce terrain ? C’est ce que montre Kant, en rappelant qu’au niveau des catégories dynamiques, on trouve de quoi remplir les attentes de la synthèse de l’inconditionné et du conditionné qu’exige l’Idée de liberté afin d’être possible.


c) Lignes 22 à 28 : solution de l’antinomie : elle n’en est pas vraiment une, car l’être se prend en deux sens. Liberté et déterminisme naturel ne s’excluent pas, ou encore, causalité inconditionnée et causalité conditionnée ne s’excluent pas l’une l’autre, et il est donc possible de penser sans contradiction la liberté ; ie la liberté est possible, et cela est prouvé par nos catégories. On peut penser une action comme à la fois déterminée dans l’expérience, et non soumise aux conditions de cette expérience ; mais, alors, à un autre niveau. Nous ne rompons pas, par là, la synthèse (pas de « saut » à l’intérieur même de notre expérience). Kant rétablit donc, pour des besoins pratiques, l’existence de l’intelligible, un mode d’être intelligible, qu’il avait banni de son système de la raison pure.


d) Lignes 28 à fin : conclusion de l’auteur, qui est une réponse à la question au début du texte.

Première partie : position du problème posé par l’idée de liberté : elle appartient au domaine des Idées rationnelles/ spéculatives, et par conséquent, elle ne devrait nous donner aucun accès à une expérience possible, et, par suite, à aucune extension de nos connaissances (lignes 1 à 4)

A- Dès le début du texte, Kant se place sur le terrain de la métaphysique.

1) Il présuppose en effet que la liberté est quelque chose de métaphysique :

En effet, il dit bien que le concept de liberté est une des Idées de la raison pure spéculative, Idées qui, comme l’a montré la CRPure, sont l’apanage de la raison spéculative –raison faisant un usage métaphysique des concepts de l’entendement.

Si ce n’est que dans la suite du texte que le contenu, ou le sens, de cette idée sera déterminé, nous devons dès maintenant y référer pour bien saisir toute l’importance de la question que se pose ici Kant (« d’où vient que (ce concept) possède exclusivement une si grande fécondité ? »). L’Idée spéculative ou rationnelle de la liberté stipule que la liberté est une certaine sorte de causalité, mais qu’elle est « inconditionnée », et, comme il le dit dans la fin du texte, intellectuelle -ceci, certes, après sa démonstration, mais, toutefois, nous pouvons dire que Kant suppose tout de suite que cette idée de liberté, si elle correspond à quelque chose, nous place dans le terrain ou dans le champ du suprasensible, ie, au-delà de l’expérience possible, comme il l’a assez montré tout au long de sa Critique de la raison pure, où il critiquait les prétentions de toute métaphysique dogmatique à dire quoi que ce soit de sensé ou de réel.

2) la liberté est métaphysique : sa signification du côté spéculatif -la liberté ne peut étendre nos connaissances théoriques, puisqu’elle appartient, ou est quelque chose, de suprasensible.

Le problème posé par cette idée de liberté, ie, à la fois celui de savoir si cette idée est possible, et si elle est réelle, apparaît donc bien du fait de cette appartenance : en effet, le statut des idées métaphysiques, ou “rationnelles”, semble bien nous indiquer que nous sommes ici sur un terrain où, normalement, nous ne pouvons rendre ces idées effectives, ou avoir affaire, à travers elles, à quelque chose de réel, puisque :

(1) leur terrain est celui du “suprasensible”, et que


(2) comme nous le dit Kant, ces idées de la raison ne font que “désigner une place vide pour des êtres d’entendement purement possibles”, mais “n’en peuvent déterminer le concept par rien”.

(1) les idées de la raison pure spéculative ne nous donnent accès à aucune expérience possible, car le suprasensible, qui est leur domaine de prédilection, est par définition ce qui n’est lié à aucune condition sensible.

Sous-entendu : si la liberté est par définition ce qui n’est pas lié aux conditions sensibles de la connaissance, si elle est quelque chose d’absolu, d’inconditionné, alors, elle est inaccessible à toute connaissance, puisque rien dans l’expérience ne peut y correspondre –principe selon lequel toute connaissance ne peut être possible seulement avec des concepts, mais selon lequel il faut remplir nos concepts par une intuition (cf. « n’en peuvent déterminer le concept par rien »). En effet, dans le domaine théorique, on ne peut donner de contenu à un concept que par l’expérience possible. Le concept de lui seul ne renvoie à aucune expérience,et ne peut être producteur de réalité.


(2) les êtres d’entendement sont pour Kant, les purs concepts de ce qu’est un objet en général. Il critique dans CRPure, les métaphysiciens, et notamment Leibniz, pour avoir cru, par ces concepts, élargi leur domaine des connaissances. Par exemple, Leibniz, a cru, en se seravnt du pur concept d’entendement qui est celui de la substance (permanence dans le temps selon Kant), pouvoir en déduire, sans passer par l’expérience, que tous les êtres existants sont des substances. La thèse, ou l’idée de Kant, est ici que la raison spéculative, qui a un usage théorique, ne peut déterminer à elle seule ses concepts, elle ne peut par elle-même leur donner un contenu (cf. “n’en peuvent déterminer le concept par rien”) ; en effet, dans le domaine théorique, de la connaissance, on ne peut donner de contenu à un concept que par l’expérience possible. Le concept de lui seul ne renvoie à aucune expérience, et ne peut être producteur de réalité.

B- mais il y a un moyen (pratique) de lui donner une signification légitime : elle a un statut particulier -étant liberté, elle a à voir avec le domaine pratique, en plus du domaine suprasensible

Si donc on ne peut, selon Kant, avoir accès à des connaissances par l’intermédiaire de l’entendement seul, il reste que ces idées, si elles n’ont, dans CRpure, reçu aucune signification théorique, aucun usage légitime, elles pourront avoir un usage “pratique”.

Pratique, pour Kant, réfère, comme chez Aristote par exemple, au domaine de l’action, mais, plus spécifiquement, à l’action qui n’est déterminée par aucune inclination sensible, mais qui n’est due qu’à la causalité de la raison, qui a le pouvoir de se déterminer indépendamment des conditions sensibles. On voit donc que pratique englobe dans sa signification à la fois la volonté, la raison, et la liberté.

Mais avant de pouvoir déterminer la signification pratique de la liberté, et étendre par là nos connaissances, il nous faut nous assurer, ce que kant veut ici faire, de la possibilité de la liberté, au niveau de la constitution de l’expérience par notre entendement et ses catégories.

Nous pouvons noter ici que le fait de dire que la liberté nous apporte, même si ce n’est qu’au niveau pratique, une connaissance, nous indique quel est l’enjeu du texte et de la question posée au début : en effet, cet enjeu n’est-il pas de sauver la morale ? Pour que nos actes nous soient imputables, pour que nous soyions dits « libres », ne faut-il pas que nos actes ne soient pas le simple résultat des causes antécédentes ? Tel est la signification spéculative de la liberté… Ne faut-il pas que nous fassions exception au déterminisme causal/ naturel, pour que la liberté possible ?

Tel semble être le problème qui se joue ici, et, avant de parler de la réalité de la liberté pratique, Kant se concentre sur la liberté au sens spéculatif, et se demande si le mode d’être qu’elle exige d’accorder est compatible ou non avec la nature de la réalité. (Même si on sait que Kant s’oppose à toute affirmation sur la « nature réelle » des choses, on est bien obligé ici de s’exprimer ainsi, puisque c’est bien une telle affirmation, même si c’est seulement sur un mode problématique, qui ne se proncone pas réellement sur la nature de la liberté, que cherche ce texte).

Kant paraît ici contrevenir à son principe, selon lequel ce n’est pas en restant sur le terrain de nos concepts, que l’on parviendra à les déterminer, ie, à obtenir des connaissances. En effet, il détermine la signification (au moins possible, ou non contradictoire, susceptible d’être en accord avec les conditions de l’expérience possible) de l’idée de liberté, en restant au niveau du discours, et de nos concepts qui nous permettent de rendre l’expérience objective. Jamais Kant ne recourt à un exemple concret, ou ne réfère à l’expérience.

Deuxième par : Il faut prouver que l’Idée de liberté n’est pas une notion dépourvue de sens, et rendre compte du fait que la liberté s’avère contribuer à élargir nos connaissances (lignes 4 à 31)


Faute de pouvoir recourir, pour établir sa réalité, à l’expérience (en vertu de la première partie de notre texte), il faut chercher si on peut la penser à l’aide de nos catégories, ou si au contraire son existence doit nous mener inéluctablement, comme par exemple l’avait cru Spinoza, dans son Ethique, à rompre l’ordre ou l’enchaînement des phénomènes.

A- lignes 4 à 9 : Kant applique les conditions de toute connaissance effective à l’idée de liberté : elles stipulent qu’il faut un concept, et une intuition

C’est la conséquence logique de la première partie, puisqu’il s’agit de savoir ce qui peut bien rendre compte du fait que cette Idée, pourtant « transcendante », peut être si féconde. Il se situe donc pour y répondre au niveau des exigences de l’entendement, qui est pour lui la faculté de connaissance, ainsi que la législatrive de l’expérience (puisque ses concepts, qui sont différents des Idées de la raison, que Kant appelle les « catégories », sont les formes générales de cette expérience).

Ainsi, pour savoir « d’où vient que (le concept de liberté) possède exclusivement (parmi les Idées de la raison) une si grande fécondité », il faut d’abord :

1) que l’on trouve quelle est la catégorie qui nous sert à penser la liberté

Pourquoi ? Parce que, dit Kant, « je ne puis rien penser sans catégorie ». Même pas, dit-il, une Idée rationnelle comme l’est la liberté.

C’est que, en effet, les catégories sont des concepts de choses en général, qui sont constitutifs de tout entendement, et qui sont la forme de notre expérience, les cadres, si l’on peut dire, dans lesquels toute réalité sensible doit venir s’insérer pour que nous puissions dire que nous connaissons quelque chose. Par exemple, la catégorie de causalité nous dit d’avance que dans toute expérience, un effet doit suivre nécessairement de sa cause. Je ne peux rien comprendre, selon Kant, sans les utiliser : ainsi, même pour penser quelque chose, opération de l’entendement qui se distingue de la connaissance, il me faut utiliser ces catégories ; et je le peux légitimement, même si je ne remplis pas ces catégories, ou concepts d’objets possibles, par des intuitions sensibles.

Cette catégorie par laquelle nous sommes obligés de penser la liberté, est, nous dit Kant, celle de la causalité. Il ne nous dit pas, pour le moment, pourquoi, mais cela deviendra explicite dans la suite du texte.

2) Mais on doit aussi, si on veut passer à la réalité objective, pouvoir donner au concept de causalité une intuition sensible

C’est là le seul moyen pour que ce concept nous donne une connaissance. Or, c’est bien ce que demande Kant : comment se fait-il que cette Idée donne lieu à une connaissance ? Il faut bien que, en plus d’être pensable, elle soit ultimement référée à quelque chose de sensible , puisque les catégories sont des « lois » ou formes générales de l’expérience…

3) de là découle le problème de la liberté, ou l’incompréhension qu’on a, au premier abord, devant le fait que cette Idée nous donne des connaissances.

L’Idée de liberté exige en effet pour la synthèse du concept de causalité, l’inconditionné : comment alors pourra-t-on lui donner une intuition, qui correspond à la deuxième exigence de toute connaissance effective ?

Inconditionné s’oppose ici à intuition sensible : c’est que l’inconditionné est ce qui, chez kant, n’est soumis à aucune condition sensible, c’est un absolu. Avec cette opposition, nous pouvons bien comprendre pourquoi on ne peut donner aucune intuition au concept rationnel de liberté, mais on voit bien que kant insiste ici sur la notion de synthèse, qui est l’élément-clef nous permettant de comprendre co :mment Kant résoudra son problème. Mais cette notion ne devient claire que dans la suite du texte.

Toute Idée rationnelle exige, quand elle fait des « synthèses », un inconditionné. Pour le moment, le sort de l’Idée de liberté semble donc être voué au même que celui des autres Idées, puisque, comme le montre Kant, la synthèse est le propre de l’entendement et donc la condition nécessaire de toute connaissance ; or, comment pourrait-on trouver, sur le terrain de l’expérience, qui est le domaine propre de l’entendement, de l’inconditionné ?

Le problème qui se pose alors est que, justement, on ne peut, dit Kant, « soumettre aucue intuition correspondante au concept rationnel de liberté ». On semble donc être en présence d’une contradiction, car, du fait que le concept de la liberté est transcendant, autre mot ayant une connotation, chez Kant, péjorative, puisqu’il signifie ce qui dépasse les conditions sensibles, il exige, pour la synthèse du concept de la catégorie de la causalité, l’inconditionné. C’est en cela que le concept de liberté pose problème pour l’entendement, qui, quand il fait la synthèse de la notion de causalité, en l’appliquant aux relations entre les choses de la nature, que Kant appelle phénomènes, dit nécessairement recourir à des conditions sensibles.

B- Cette contradiction n’en est pas réellement une ; solution du problème (lignes 9 à 28)


1) « Or les catégories se partagent en deux classes » (lignes 9 à 16)

Cette thèse est une esquisse de solution, qui permet de trouver un usage possible à l’Idée de liberté. En effet, le « or » marque bien que l’on serait ici fondé à dire qu’il est impossible que l’Idée de liberté étende nos connaissances, s’il n’y avait qu’une sorte de catégories, et, par là, aussi, qu’une sorte de synthèse possible. Posons rapidement quelles sont ces classes, avant d’expliquer lus en détail ce que cela signifie :

a) première sorte de catégories : Kant les appelle « mathématiques ». La synthèse qui leur correspond est celle de l’unité dans la représentation des objets : elles servent à se représenter un divers en un tout unifié (ce sont, cf. première analogie de l’expérience dans CRPure, la quantité et la qualité)

b) les autres catégories sont appelées « dynamiques » : leur synthèse n’a à voir qu’avec la représentation de l’existence des objets (causalité et nécessité)

2) si l’on cherche à penser l’Idée de liberté par les catégories mathématiques, on est inéluctablement mené, comme Kant l’avait montré dans la troisième antinomie de la raison pure, à une contradiction.

Les exigences de ces catégories, au niveau de leur synthèse, empêche en effet de donner un sens à la liberté. On voit ici, il faut le préciser, pourquoi c’est la catégorie de causalité, qui est dynamique, qui sert à penser la liberté.

Ces catégories mathématiques, en effet, ont à voir avec la grandeur des phénomènes, que cette grandeur soit extensive (rapport dans l’espace de parties à parties) ou intensive (tout objet doit avoir un certain degré, ou une certaine qualité).

On va voir ici à quel point c’est la notion de synthèse qui est dans l’argumentation de Kant, décisive. En effet, quelle est la nature de la synthèse exigée ici ? Elle doit être, nous dit Kant, « homogne ». Cette qualification de la synthèse mathématique, qui rend possible la représentation de tout objet, est ce qui explique qu’à ce niveau, il n’y a aucun moyen de concilier les exigences de la synthèse d’une Idée rationnelle, avec celles de la synthèse exigée par les catégories. En effet, « homogène » signifie que tout ce qui est unifié doit être de même nature. En conséquence, nous dit Kant, ce qui est donné dans l’intuition sensible comme conditionné dans l’espace et le temps (ce que, plus haut, nous appelions les « conditions sensibles de la connaissance ») ne peut être synthétisé qu’avec ce qui à son tour est conditionné. On ne peut avoir affaire qu’à du conditionné. Parler à ce niveau d’inconditionné est une contradiction dans les termes, et on n’obtient donc par nos idées aucune connaissance.

3) Les exigences de la synthèse des catégories dynamiques sont par contre compatibles avec les exigences de la synthèse des Idées rationnelles (lignes 16 à 22)

a) lignes 16 à 19 : en tant que les catégories de causalité et d nécessité ne concernent que le lien entre différentes choses, dont l’une est la condition, et l’autre, le conditionné, leur synthèse ne doit ici nullement être nécessairement homogène. Ici, en effet, la synthèse correspond seulement au lien entre deux existences distinctes. Par exemple, il s’agit de la façon dont nous lions entre eux deux événements, A et B, qui entretiennent entre eux une relation d’antécédent à conséquent, ou, de causalité. Il ne s’agit pas de la constitution des choses, mais de leur existence.

b) lignes 19 à 28 : nous avons donc ici une place pour l’intelligible, sans rompre pour autant les conditions de l’expérience sensible. Nous pouvons donc comprendre comment la liberté est possible.

La liberté est possible, puisqu’au niveau des catégories dynamiques, nous rencontrons toutes les conditions pour que soit effectuée, ou du moins possible, une synthèse transcendante (= qui lie l’inconditionné au donné). Cela n’est plus une contradiction, et ne ne donne pas lieu à rompre à l’enchaînement des phénomènes.

Cf. « ce qui est partout conditionné dans le monde sensible » : les relations de cause à effet et l’existence contingente ; on peut ici recourir pour leur synthèse à un inconditionné, i.e., à quelque chose d’hétérogène…

« Quoiqu’indéterminée » : signifie que cela ne donne pas lieu à une extension réelle de nos connaissances, que nous ne pouvons par là rien déterminer de réel. C’est seulement problématique (nous savons seulement que la chose n’est pas impossible).

4) Solution de l’antinomie : elle n’en est pas vraiment une, car l’être ne se prend pas en un seul sens (lignes 22 à 28)

Kant revient ici sur l’antinomie exposée dans la Dialectique de la raison pure. Ce qu’il vient de nous exposer est une explication de la raison pour laquelle, quand on trouve l’inconditionné pour le conditionné, (que ce soit en recourant à une causalité inconditionnée, ou à un Etre nécessaire), on n’a pas, contrairement aux apparences, de contradiction.

Pour cela, il donne un exemple tiré de la causalité (puisque la catégorie de causalité est bien ce par quoi nous devons penser la liberté). Par cet exemple, il s’agit donc de montrer que la liberté, comme causalité inconditionnée, est tout à fait compatible avec le déterminisme naturel.

a) l’exemple confirme et explicite plus concrètement ce qui a été dit dans la partie 3) ci-dessus : pas de contradiction d’une synthèse entre la causalité inconditionnée, qui n’est pas sensible, avec le conditionné, qui par définition est sensible (« série des causes et des effets ») –mais ceci, seulement au niveau du « pensable », cf. ci-dessus le terme « indéterminé »…

b) l’action peut et doit être considérée à deux points de vue, deux niveaux (d’être) différents. Kant rétablit ici l’intelligible qui avait été banni par la critique de la raison spéculative. Nous existons à la fois comme êtres sensibles, ou comme phénomènes, et comme êtres intelligibles, i.e., comme noumènes. Si notre action, ou notre existence, peut être considérée, au niveau du sensible, comme mécaniquement déterminée, elle peut toutefois être considérée, à un niveau supérieur, comme libre, comme non conditionnée de façon sensible. La liberté a à voir avec le fondement de ces actions, qui, lui, peut se situer à un niveau inconditionné.

a) et b) montrent donc que la liberté est possible, ou pensable sans contradiction, malgré le fait, et même, grâce au fait, que nous devions la penser par l’intermédiaire d’une de nos catégories, (en l’occurrence, celle de causalité), i.e., que quelque chose de non déterminé par les conditions de cause à effet, qui n’appartient pas par définition à une telle série, peut pourtant faire advenir quelque chose dans cette série même.

Conclusion (lignes 28 à fin)

Cette conclusion est une réponse directe à la question posée au début du texte (« comment se fait-il que la liberté donne lieu, et elle seule, à une telle extension de nos connaissances ? »).

Il faut noter que tout ce que nous venons de voir est la reprise de ce que Kant a déjà dit dans la CRPure. Il fallait d’abord montrer, au niveau de la pensée, la possibilité, la non-contradiction, de l’existence, l’effectivité d’une telle notion (liberté ou causalité inconditionnée de façon sensible, « intellectuelle »). Avant de pouvoir donner à un tel concept une réalité, de « prouver dans un cas réel en quelque sorte par un fait, que certaines actions supposent une telle causalité », il fallait revenir, pour Kant, sur cet acquis. C’était donc la première condition pour que ce concept donne lieu à une extension possible de nos connaissances : Kant prenait la notion de liberté seulement comme Idée métaphysique, comme causalité suprasensible.

Il s’agit maintenant, dans la CRPratique, de prouver cette Idée, i.e., de trouver un fait qui lui correspond : on passe alors au niveau de la réalité, on cherche à aller au-delà de la connaissance non encore déterminée dont il s’agissait jusqu’à maintenant.

Ici, on le voit, Kant envisage la liberté comme quelque chose de pratique : la détermination de la liberté comme « causalité intellectuelle » nous paraît ainsi dire quelque chose de plus que la «causalité inconditionnée de façon sensible » ; on a affaire ici à la détermination de la liberté comme causalité de l’intellect, de la raison, qui sera dite ici pratique. Elle est aussi, on le voit, ce qui est présupposé par certaines actions –qui seront, précisons-le, les actions morales.

C’est donc une preuve morale de la liberté qui étendra nos connaissances. Ce « fait » dont nous parle ici Kant, ce « cas réel », ne pourra être quelque chose d’empirique (cf. distinction « réel » et « objectivement nécessaire d’un point de vue pratique »). C’est quelque chose de pratique (cf. « commandées », « point de vue pratique »), qui a rapport avec la morale. Nous voyons ici le centre de la CRPratique : il s’agit, dans cette œuvre, de prouver la liberté par la loi morale, qui sera appelée par Kant « factum rationis », et de montrer que cette loi morale à son tour, présuppose la liberté.

On voit donc bien finalement, avec cette conclusion,que l’enjeu était, pour Kant, de sauver l’action morale, notre responsabilité, i.e., le fait que certaines actions nous soient imputables.

C’est au niveau pratique, ou plutôt, d’un point de vue pratique, que la notion de liberté donne lieu à une extension de nos connaissances. On a donc ici l’idée majeure de Kant, selon laquelle les Idées de la raison, peuvent, en tant qu’un usage pratique en est possible, donner lieu à des connaissances.

Conclusion du commentaire

L’intérêt du texte est de renouveller de façon originale l’antinomie causalité naturelle et causalité libre. Toutefois, elle n’est résolue qu’à coups d’artifices . En effet, il faut qe nous admettions la scission kantienne phénomènes/ noumènes, donc, que notre existence est « double », pour accepter sa solution. Ainsi, Kant, comme les philosophes qui se sont avant lui affrontés à ce redoutable problème, est obligé lui aussi de dire que l’homme est un être à part au sein de la nature, grâce à sa raison, pour rendre possible la liberté.

De plus, Kant est alors obligé, afin de montrer par un fait que la liberté est réelle, de dire que la liberté est seulement quelque chose ayant à voir avec la liberté morale. Ce qui restreint sa signification …


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