Peut-on penser une société sans Etat ?

 


Réponse de Philocours.com

Tu dois remarquer que l'on demande si l'on peut "penser..." : il s'agit donc ici de savoir si la notion même de société sans Etat est une notion contradictoire ou pas. Est-ce que, à partir du moment où on a une société, on a un Etat ?

Il faut donc soigneusement définir les termes de société et d'Etat. La société suppose une communauté d'hommes organisée autour de besoins, etc. Ca peut être un ensemble de familles ou bien d'associations... L'Etat, lui, suppose davantage : il suppose que cette société est organisée grâce à l'existence d'un système de droit, d'une autorité centrale à laquelle on doit obéir, etc.

Ce qu'il s'agit donc de se demander, c'est : est-ce qu'il est possible de vivre ensemble pacifiquement (et donc de vivre ensemble tout court) sans l'autorité d'un Etat ?

Pour t'interroger là-dessus, tu peux consulter ce que dit Hobbes sur la formation (nécessaire) de l'Etat. Les hommes vivent, avant cette formation, en guerre les uns contre les autres. Il n'ya aucune limite à la liberté de chacun de faire tout ce qu'il veut, et alors, ces libertés s'affrontent (c'est le droit du plus fort).

Tu dois donc également t'interroger sur la nature humaine : l'homme n'est-il pas ainsi fait qu'il ne peut vivre sans Etat ? La liberté est-elle quelque chose qu'il faut limiter ? Faut-il s'en lamenter ou pas ? (cf. cours droit et corrigé ci-contre).

Une piste supplémentaire : Hegel, dans la Phénoménologie du droit, a beaucoup distingué société civile et Etat (cf. notamment §§ 157, 199, 257, 258, 270, 324)

LA SOCIETE CIVILE EST POUR HEGEL L'ETAT DE LA NECESSITE ET DE L'ENTENDEMENT, LE MOMENT DE LA SUBJECTIVITE, DE L'OPPOSITION, ET DE LA SCISSION DE L'ETAT ; ELLE EST LE CHAMP DE BATAILLE DES INTERETS INDIVIDUELS DE TOUS CONTRE TOUS :

§ 157 : association de membres qui sont des individus indépendants d'une universalité formelle, au moyen de besoins, par la constitution juridique comme instrument de sécurité de la personne et de sa propriété, et par une réglementation extérieure pour les besoins particuliers et collectifs. Hegel l'appelle un Etat extérieur.

I.e. : en elle, les sujets économiques n'ont pas les moyens de se représenter la collectivité à laquelle ils appartiennent de telle manière qu'elle leur apparaisse comme fin au moins possible, mais ils ne la réfléchissent qu'à travers les exigences et aléas de leur existence particulière. Elle marche à la représentation, à l'opinion. L'idée d'universalité reste extérieure à la conscience, qui est donc aliénée : la liberté y est illusoire.

Elle introduit la différence dans l'existence humaine :

1) le besoin : socialisé et libre ; c'est par ce système que s'établit un lien entre les individus

2) le travail : division et mécanisation

3) états : fonctions sociales spécialisées : paysans (mode de vie familial), industrie, fonctionnaires de l'universel (ultime forme de socialité)

4) corporations et police (assurent le consentement de l'individu à la contrainte qu'exerce sur lui la société)

5) classe (pas intérêt commun) ; mais populace : peuple en révolte contre la situation misérable à laquelle il est condamné

C'est à leur insu que les individus, croyant à oursuivre des fins particulières, obéissent à des incitations et remplissent des fonctions qui répondent aux contraintes d'un ordre global et dépassent les limites de leur existence singulière (§ 199) : comme membres de la société civile, les individus sont seulement des agents d'exécution pour un système qui les dépasse.

MAIS L'ETAT EST L'ACCOMPLISSEMENT DE LA SOCIETE CIVILE (§ 257) :

Et, comme il le montre dans la remarque du § 258, confondre société civile et Etat c'est considérer la sphère du contingent comme essence de l'Etat. En § 270 et 324, il avertit que l'Etat n'a pas seulement pour but final la garantie de la vie et de la propriété des individus (l'Etat n'est pas institué par la nécessité du besoin).

En critiquant cette confusion, ce sont les théories contractuellesde la société qui sont visées, en tant qu'elles la font dépendre du consentement des particuliers, donc, de leurs fins singulières. Les théoriciens du droit naturel ont confondu la présentation rationnelle du concept avec sa manifestation extérieure. Cf. droit naturel comme droit de la personne individuelle considérant les institutions sociales seulement comme des moyens au service de son propre développement matériel et spirituel.


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