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Qu'est-ce qui distingue l'art du travail ?

page créée le 17/08/2003

 

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Plan

Introduction

I- L'œuvre d'art relève-t-elle de la poiésis ?

    A- L'art comme activité fabricatrice.

    B- L'art comme activité non utile.

    C- L'œuvre et le travail.

II- La spécificité de l'œuvre d'art : Kant, Critique de la faculté de juger :genie et beaute artistiques

    A- L'œuvre d'art relève du génie (CFJ, § 43 à 49)

    B- l'oeuve d'art ne se spécifie-t-elle pas encore par sa beauté ?

Conclusion : l'art contemporain est-il encore de l'art ?

    1) L'art serait la manifestation d'une vision du monde ; soit celle de l'artiste, soit celle d'une culture.

    2) Il serait un moyen sensible d'atteindre un absolu

Bibliographie et Notes

 


Introduction

Pour réfléchir à cette question, on peut partir de la célèbre tripartition aristotélicienne des différents genres d'activités ou connaissances humaines :

Connaissance

(épistémé)

Des choses qui ne sont pas de toute éternité.

Des choses qui sont de toute éternité.

Choses propres au sujet:

les actions

connaissance " pratique "

(cf.: Kant: " Critique de la raison pratique ")

(Praxis = savoir modifier son comportement)

ÿ Disposition à agir accompagnée de règles.

Choses extérieures au sujet:

les objets

connaissance " poïétique "

(poïésis = la production d'objets)

ÿ L'art au sens général (du boulanger au poète), ce qui nous intéresse.

ÿ Disposition à produire accompagnée de règles.

C'est la fabrication : activité ou connaissance qui mène à existence de choses extérieures au sujet

Mode de connaissance inférieur

Connaissance théorique (thêoria: contemplation intellectuelle).

è Mathématiques

è pour Aristote: physique et théologie (dans laquelle il range la philosophie)

 

Le travail fait partie de la poiésis. Et l'art ? On remarque que l'analyse d'Aristote ne dégage pas un domaine spécifique qui serait celui de l'artiste. L'artiste n'est pas fondamentalement distingué du technicien, ou de l'artisan. Ainsi l'artiste est un homme qui fait son métier, comme le boulanger. L'art est synonyme de technique (cf. expressions " arts et métiers " ; l'art de la dissertation, etc.).

Le problème, c'est que, aujourd'hui, quand nous parlons d'art, nous entendons plutôt les " beaux-arts ", et quand nous parlons d'un artiste, nous entendons tout autre chose qu'un homme de métier. Cf. fait que nous accordons une grande valeur à l'art, pas à l'artisanat ; la baguette du boulanger ou le lit du menuisier nous sont utiles, la tableau de Picasso ou la musique de Mozart ne le sont pas(1).

La distinction aristotélicienne ne permet pas de dire ce qui distingue l'art du travail ou de l'artisanat. Si l'art est du domaine de la poiésis, reste donc à savoir en quoi cette poiésis se distingue de celle qui caractérise le travail.

 

I- L'œuvre d'art relève-t-elle de la poiésis ?

Pour y répondre, nous allons réfléchir sur les textes de Kant issus de la Critique de la faculté de juger ; dans ces textes, Kant cherche en effet quelle est la spécificité de l'art par rapport aux autres domaines de la production humaine (ou de l'activité fabricatrice de l'homme). Il va montrer que parmi les activités productrices de l'homme, l'art se distingue, comme le travail, de la nature ; mais il se distingue toutefois du travail de l'artisan. L'art n'est pas un travail mais à la limite un mélange de travail et de jeu.

    A- L'art comme activité fabricatrice.

L'artiste, comme celui qui travaille, transforme la nature en quelque chose d'humain, il humanise la nature ; et il fabrique des artifices (artefacts) :

Texte 1 - Kant, Critique de la faculté de juger, §43 , " De l'art en général "

" On distinguera l'art de la nature, comme le faire (facere) est distingué de l'agir ou de l'effectuer en général (agere), et les productions ou les résultats de l'art, considérés en tant qu'œuvres (opus), seront distincts des produits de la nature, considérés en tant qu'effets (effectus). En toute rectitude, on ne devrait appeler art que la production qui fait intervenir la liberté, i.e., un libre arbitre dont les actions ont pour principe la raison. Car, bien qu'on se plaise à qualifier d'œuvre d'art le produit des abeilles (les gâteaux de cire construits avec régularité), ce n'est que par analogie avec l'art ; dès qu'on a compris en effet que le travail des abeilles n'est fondé sur aucune réflexion rationnelle qui leur serait propre, on accorde aussitôt qu'il s'agit d'un produit de leur nature (de l'instinct), et c'est seulement à leur créateur qu'on l'attribue en tant qu'art. Lorsqu'en faisant des fouilles dans un marécage, comme c'est arrivé parfois, on trouve un morceau de bois taillé, on dira qu'il s'agit, non d'un produit de la nature, mais de l'art ; sa cause efficiente s'est accompagnée de la pensée d'un but auquel l'objet doit sa forme. D'autre part, on verra aussi de l'art dans tout ce qui est constitué de telle manière qu'une représentation a dû dans sa cause en précéder la réalité (même chez les abeilles), sans pour autant que la cause ait pu penser l'effet ; mais, lorsqu'on qualifie quelque chose d'œuvre d'art absolument parlant pour la distinguer d'un effet produit par la nature, on entend toujours par là une œuvre humaine "

 

Kant reprend ici la célèbre distinction déjà effectuée par Aristote dans la Physique, livre II, entre les choses naturelles et les choses artificielles, dans lesquelles il faut ranger l'art. L'art fait donc partie de l'activité fabricatrice ou productrice d'objets, de la poiésis, comme le travail. Les choses fabriquées par l'artiste sont effectuées intentionnellement, i.e., pensées avant d'être effectuées(2).

NB : Par conséquent, on ne peut pas dire que la nature est une " grande artiste ", comme on l'entend dire parfois, parce que (cf. cours Kant sur l'histoire) la nature ne peut être dite agir en vue de fins.

 

    B- L'art comme activité non utile.

Toutefois, l'art a sa fin en lui-même. En effet, d'abord, il n'a pas de visée utilitaire, il ne vise pas la satisfaction de nos besoins. De plus, ce n'est pas une activité imposée, contraignante, et rémunérée (que l'on ferait dès lors seulement pour obtenir un salaire).

Texte 2 - Kant, Critique de la Faculté de Juger, §43 :

" L'art se distingue aussi de l'artisanat ; l'art est dit libéral, l'artisanat peut également être appelé art mercantile. On considère le premier comme s'il ne pouvait être orienté par rapport à une fin (réussir à l'être) qu'à condition d'être un jeu, i.e. une activité agréable en soi ; le second comme un travail, i.e. comme une activité en soi désagréable (pénible), attirante par ses seuls effets (par exemple, le salaire), qui donc peut être imposée de manière contraignante. "

Kant distingue ici deux espèces de savoir-faire :

- il y a le savoir-faire mercantile = activité en soi désagréable, imposée, et rémunérée = le travail ;

- et le savoir-faire libéral = activité en soi agréable, libre = le jeu, les beaux-arts.

L'art relève donc plus du jeu que du travail. Il doit être distingué du métier, de même que l'artiste doit l'être de l'artisan. Dès lors, si l'art fait partie de l'activité productrice, il est une activité de production " libre ", mue par aucun intérêt. Le travail, lui, est une activité de production contrainte et mue par l'utilité (la survie même).

Toutefois, Kant précise ensuite que l'art s'accompagne de certaines contraintes et donc de travail ; en effet, il faut bien que l'artiste s'impose certaines règles pour effectuer son œuvre ; il ne peut pas faire n'importe quoi. Exemple : le poète utilise des règles lexicales, prosodiques, etc.

Mais l'art n'est pas à proprement parler un travail ; c'est un mélange de jeu et de travail. C'est comme si, à travers l'art, on jouait à travailler. La liberté du jeu fait comme si elle était la contrainte du travail, et la contrainte du travail, inversement, agit comme si elle était la liberté du jeu.

Ainsi, si l'art s'oppose au travail, c'est plus précisément comme la contrainte accompagnée de liberté s'oppose à la contrainte seule, ou encore, comme le jeu avec travail s'oppose au travail sans jeu.

    C- L'œuvre et le travail.

Ainsi faut-il revenir ici à la distinction œuvre/travail  opérée par H. Arendt dans La condition de l'homme moderne. Ce qu'elle remet en cause par cette distinction, c'est la conception du travail comme humanisation de la nature. Humaniser la nature, cela revient à dire que l'homme, en produisant/ fabriquant certaines choses, laisse des traces durables de son activité dans le monde, fabrique même un monde proprement humain à côté du monde naturel. C'est ce qu'on appelle " œuvre ", et ce serait le sens propre du terme de poiésis : on fabrique quelque chose, en vue d'un résultat qui dure, en vue de la création de choses nouvelles.

Or, le travail ne peut être dit une œuvre. En effet, si nous travaillons, c'est seulement pour nous nourrir, pour subsister, pour régénérer la vie. Le travail s'épuise donc dans son activité, il ne laisse rien au delà de lui. Seul l'art laisse des traces durables, fabrique un monde proprement humain, à côté du monde naturel . L'artiste s'exprime réellement dans ce qu'il fait, etc.

Ainsi faudrait-il dire finalement que seul l'art est véritablement poiésis. De toute façon, même sans dire cela, la poiésis qu'est l'art, a des caractères bien spécifiques.

 

II- La spécificité de l'œuvre d'art : Kant, Critique de la faculté de juger :génie et beauté artistiques

Il cherche ici, comme je l'ai dit ci-dessus, quelle la spécificité des œuvres d'art : parmi les objets fabriqués par l'homme, comment reconnaître une œuvre d'art, et pourquoi les nomme-t-on " œuvres d'art " ? Pourquoi leur accordons-nous une valeur supérieure à celle des autres objets (3)? Il va répondre en disant que ces artefacts sont la production du génie, et que ce sont de belles productions, ou de beaux artefacts. Ce que ne sont en aucun cas les objets techniques ou artisanaux.

    A- L'œuvre d'art relève du génie (CFJ, § 43 à 49)

Texte 3 - Kant, Critique de la faculté de juger, §46, " Les beaux arts sont les arts du génie " :

" ... les beaux-arts ne sont possibles qu'en tant que productions du génie. Il en ressort : 1- que le génie est un talent qui consiste à produire ce pour quoi on ne saurait donner de règle déterminée : il n'est pas une aptitude à quoi que ce soit qui pourrait être appris d'après une règle quelconque ; par conséquent, sa première caractéristique doit être l'originalité ; 2- que, dans la mesure où l'absurde peut lui aussi être original, les productions du génie doivent être également des modèles, i.e., être exemplaires : sans être elles-mêmes créées par imitation, elles doivent être proposées à l'imitation des autres, i.e., servir de règle ou de critère (...) ; 3- que le génie n'est pas lui-même en mesure de décrire ou de montrer scientifiquement comment il crée ses productions et qu'au contraire c'est en tant que nature(4) qu'il donné les règles de ses créations ; par conséquent, le créateur d'un produit qu'il doit à son génie ignore lui-même comment et d'où lui viennent les idées de ses créations ; il n'a pas non plus le pouvoir de créer ses idées à volonté ou d'après un plan, ni de les communiquer à d'autres sous forme de préceptes qui leur permettraient de créer de semblables productions (c'est sans doute la raison pour laquelle génie vient de genius, qui désigne l'esprit que reçoit en propre un homme à sa naissance pour le protéger et le guider, et qui est la source d'inspiration dont proviennent ces idées originales) ; 4- qu'à travers le génie la nature prescrit ses règles non à la science, mais à l'art, et dans le cas seulement où il s'agit des beaux-arts. "

A la question de savoir ce qui différencie la production artistique, donc les œuvres artistiques, de toute autre production d'objet, et des autres espèces d'œuvres, on peut donc répondre, avec Kant, que les beaux-arts sont les arts du génie.

Génie = désigne un savoir-faire artistique, qui n'obéit pas à des règles (5) claires, qui ne respecte pas une certaine procédure de fabrication. Le génie artistique possède une capacité qui ne s'enseigne pas (elle est donc innée) ; c'est le talent naturel.

Le génie ignore comment il produit son œuvre, et ne peut transmettre son génie (il suit en effet des règles informulables, non seulement pour lui-même mais pour les autres). Là est le paradoxe de l'art : " seul ce qu'on ne possède pas l'habileté de faire, même si on le connaît de la manière la plus parfaite, relève de l'art " (i.e. : on peut savoir théoriquement comment faire, et ne pas pouvoir le faire).

 

    B- l'oeuve d'art ne se spécifie-t-elle pas encore par sa beauté ?

On peut aussi partir du fait, pour définir l'art, et pour le distinguer du travail, que l'artiste a pour but de faire une belle représentation, qui nous procure un certain plaisir et une certaine émotion. Mais qu'est-ce que le beau ? La beauté est-elle une propriété inhérente à l'objet, ou bien n'existe-t-elle que dans notre esprit ?

    Introduction -Beauté et subjectivité.

Pour définir la beauté, Kant part du sujet qui juge que quelque chose est beau(6). Le beau caractérise le rapport du sujet à l'objet, non l'objet en lui-même. Plus précisément, quand vous jugez que quelque chose est beau, vous parlez de l'effet que fait sur vous cet objet.

Exemple : la table est carrée : la qualité de carré est dans l'objet ; la table carrée est belle : la beauté n'est pas dans l'objet comme l'est la qualité de carré.

Ainsi faut-il se demander, plutôt que : " qu'est-ce que le beau ? ", " qu'est-ce que je veux dire quand je dis que quelque chose est beau ? ". Quand nous disons que quelque chose est beau, nous émettons un " jugement de goût "(7), ou encore, un " jugement esthétique "(8).

Voici comment Kant définit la beauté et par conséquent le jugement esthétique (" c'est beau ")

    1) " Peut être dit beau ce qui est l'objet d'un plaisir désintéressé "(9) :

" Le goût est la faculté de juger d'un objet ou d'un mode de représentation, sans aucun intérêt, par une satisfaction ou une insatisfaction. On appelle beau l'objet d'une telle satisfaction ".

Est beau ce qui procure un plaisir esthétique ; c'est bien un plaisir sensible, mais pas un plaisir matériel.

Pour bien nous faire comprendre cette distinction, Kant dit que le premier plaisir est désintéressé, et le second, intéressé.

Pour bien comprendre ce que Kant entend par " plaisir sans intérêt ", il faut savoir ce qu'il entend par " intérêt " :

" on nomme intérêt la satisfaction que nous lions avec la représentation de l'existence d'un objet. Elle a donc toujours une relation avec la faculté de désirer, que celle-ci soit son principe déterminant, ou soit nécessairement lié à celui-ci. "

Est intéressé un plaisir dans lequel vous prenez intérêt à l'existence de la chose, quand vous la désirez.

Par contre, un plaisir est esthétique quand on ne porte aucune attention à l'existence ou à la possession de l'objet. C'est ce qui s'appelle contempler quelque chose. Quand une chose vous procure un tel plaisir, et que vous dites " c'est beau ", seuls comptent le pur spectacle de la chose, et l'état d'esprit qui l'accompagne.

Vous allez objecter que quand vous jugez que telle jeune fille est belle, ou que telle robe est belle, vous les désirez. Mais ce que veut dire Kant, c'est que, pour juger de façon objective et impartiale de la beauté de quelque chose, vous devez être indifférent à son existence. Sinon, vous ne portez pas un jugement esthétique. Le jugement esthétique " pur " doit être " libre ".

Cela permet à Kant de distinguer la satisfaction esthétique de la satisfaction liée à l'agréable, à l'utile, et au bien :

" Est agréable ce qui plaît aux sens dans la sensation " : c'est le plaisir des sens, qui suppose l'existence de l'objet ; j'ai besoin alors que l'objet existe ; mais alors, je ne suis pas libre, et mon jugement est intéressé. Exemple de jouissance non esthétique : un simple plaisir du corps. Quand vous mangez des fraises, et qu'elles vous plaisent, vous allez dire : dites " ces fraises sont bonnes ", vous n'allez pas dire " ces fraises sont belles " ! (" c'est bon " exprime l'effet que font sur vos papilles gustatives les molécules du sucre)

Ce que nous jugeons utile et bien est nécessairement quelque chose dont nous voulons ou pourrions vouloir l'existence, soit comme moyen à utiliser, soit comme but à atteindre.

Enjeu : ce dernier aspect montre que Kant expulse de l'art, en plus des œuvres artisanales, les œuvres à visée éthique, politique, ou religieuse.

Le plaisir esthétique, s'il est sensible, ou lié à une représentation sensible, n'est donc pas matériel. Il est libre et désintéressé, au sens où on prend du recul par rapport à l'objet ; on contemple, on ne veut pas la chose.

    2) " Est beau ce qui plaît universellement sans concept " (10)

    a) L'universalité subjective

Une satisfaction ou une proposition est universelle si elle vaut pour tout le monde. Kant dit donc que, quand on juge un objet beau, on veut dire qu'il doit plaire à tout le monde(11). Mais elle est en même temps subjective, car j'exprime par là ma propre satisfaction. Il s'agit donc d'une " universalité subjective ", car tout en exprimant ma propre satisfaction, je compte sur l'adhésion des autres. Je ne juge pas seulement pour moi, mais pour tout le monde.

Enjeu : cela montre que la subjectivité n'est pas toujours synonyme de solitude. A travers la subjectivité, je rencontre aussi les autres. Le jugement de goût est une sorte de mixte entre le jugement purement subjectif et le jugement objectif.

    b) Il y a une relation de ressemblance, non d'identité, entre le jugement esthétique et le jugement de connaissance

En effet, Kant ne veut pas dire que le jugement esthétique est tout le temps fondé, car, qu'il soit admis par tout le monde ou non, le jugement esthétique a seulement la prétention de valoir pour tout le monde.

Il ne veut pas dire non plus qu'il est vrai  ou faux  (cf. " sans concept "). En effet, pour Kant, une connaissance est toujours la relation de conformité entre un concept et une expérience. Or, dire que le jugement " c'est beau " ne recourt à aucun concept, c'est donc dire qu'il n'est pas un jugement de connaissance, qu'il n'est ni vrai, ni faux.

 

    c) Des goûts et des couleurs, on ne dispute pas ?

Kant s'oppose, par une telle conception, à l'esthétique du sentiment, qui compare le jugement esthétique au jugement culinaire(12), et qui soutient, en conséquence, qu'il n'y a aucun critère autour duquel la discussion puisse s'instaurer (raisonnement : si le but des œuvres d'art est de nous plaire, il ne s'adresse qu'au sentiment ; nous ne disposons d'aucun concept qui permettrait la discussion).

Il tente donc de rendre objectif le jugement de goût, sans pour autant le réduire à un jugement scientifique, car ce serait alors nier sa spécificité.

Pour ce faire, il va analyser l'expression commune : " des goûts et des couleurs, on ne dispute pas ". Il l'analyse en deux moments :

(1) on ne dispute pas du goût (on ne peut en donner des preuves) ;

(2) d'où : à chacun son goût (beau=agréable et subjectif).

Pour Kant, il est vrai que l'on ne peut prouver que le jugement " c'est beau " est " vrai "(13).

Par contre, il n'est pas vrai d'en déduire " à chacun son goût ". En effet, si on ne peut disputer du goût, on peut en discuter. Alors que la dispute est une argumentation scientifique qui procède par démonstration conceptuelle, la discussion, vise seulement un hypothétique et très fragile accord. S'il est tout à fait impossible de démontrer la validité de nos jugements esthétiques il est légitime d'en discuter, dans l'espoir, fut-il souvent voué à l'échec, de faire partager une expérience dont nous pensons spontanément que, pour être individuelle, elle ne doit pas être étrangère à autrui en tant qu'il est un autre homme.

La " preuve " de cette thèse se trouve dans notre vie quotidienne : cf. le fait même que nous entreprenons de discuter du goût, et que souvent, le désaccord entraîne un véritable dialogue. Cf. sortie d'une salle de cinéma ; critiques d'art, etc. C'est bien la preuve que nous jugeons le jugement de goût communicable, même si cette communicabilité n'est pas fondée sur des concepts scientifiques, et que la communication qu'elle induit ne peut jamais être garantie. Kant dit que " là où il est permis de discuter, on doit avoir l'espoir de s'accorder ", donc, de transcender la sphère de la conscience individuelle(14).

Kant insiste donc sur la communicabilité et la sociabilité du plaisir. Les beaux-arts produisent un plaisir immédiatement communicable, qui peut être partagé par une pluralité de sujets, i.e., qui peut servir de fondement à l'intersubjectivité d'une société. Les beaux-arts sont donc les arts sociaux par excellence : ils sont les arts du plaisir partagé ou du partage du plaisir. Et comme leur contenu n'est pas pour autant une connaissance déterminée, mais une réflexion indéterminée, les beaux-arts autorisent virtuellement, et en droit, une communication sans fin, une conversation indéfinie.

Conclusion : une société démocratique a besoin de l'art, qui contribue à la constitution d'un ordre social ouvert.

    d) Arts d'agrément et communicabilité.

Au contraire, les arts d'agrément seraient plutôt les arts du plaisir solitaire, en ce sens que la jouissance que j'éprouve est mienne et n'est pas en elle-même communicable. Tout au plus peut-on parvenir à la simultanéité des jouissances, mais il ne s'agit pas de la même jouissance. Exemples d'arts d'agrément : art de dresser la table, musique de table ; s'ils ont à voir eux aussi avec la sociabilité, c'est seulement en tant que conditions favorisant la communication sociale, sans pouvoir fournir de thème à la conversation et à l'échange social. Ils n'ont aucun contenu à communiquer, mais ils encouragent et facilitent la communication de n'importe quel contenu.

Les beaux-arts, eux, ont un contenu communicable, puisque le plaisir qu'ils procurent est lié à l'activité des facultés de l'âme dans la connaissance, et que la connaissance est le fondement de toute communication. Et comme leur contenu n'est pas pour autant une connaissance déterminée, mais une réflexion indéterminée, les beaux-arts autorisent virtuellement, et en droit, une communication sans fin, une conversation indéfinie.

    3) " la beauté est la forme de la finalité d'un objet en tant qu'elle est perçue en celui-ci sans représentation d'une fin "(15) :

     

    a) Beauté et finalité sans fin.

Il veut dire que le jugement esthétique est nécessairement lié à la perception d'une relation finale. Est beau ce qui donne l'impression d'avoir été réalisé ou produit en fonction d'une intention (ou ce qui a une signification, qui est l'œuvre d'un esprit ). Toutefois, il n'est pas possible de définir ou de préciser le but ou la fin visés : est beau ce qui apparaît comme le résultat incompréhensible d'un agencement de moyens, qui donne l'apparence d'être intentionnel, sans qu'il soit possible de définir ou de préciser le but ou la fin visés.

Un artiste ne pourra jamais expliquer le but clair de son œuvre, ou alors, ce n'est pas un artiste mais un artisan. Alors, en effet, l'œuvre sera due à l'utilisation de certaines techniques, etc., donc, pas de création.

    b) Kant déduit de là deux espèces de beauté (§16) :

(1) la beauté adhérente : elle suppose le concept de ce qu'une chose doit être et fait référence à la perfection qualitative et quantitative de chaque chose en son genre. Quand on juge de façon adhérente qu'une chose est belle, on compare donc la chose à son concept, et on apprécie l'écart ou l'accord qui existent entre l'objet et sa définition.

Exemple : tel cheval est beau : il correspond bien au concept de cheval, qu'il réalise au mieux ; s'il avait trois pattes, il ne serait pas dit beau.

Le concept de beau s'assimile ici au concept de parfait : c'est un jugement de connaissance. De ce fait, ce n'est pas, selon Kant, un jugement esthétique.

(2) beauté libre : ne suppose, elle, aucun concept de ce que la chose doit être. Une chose est dite belle en ce sens quand elle plaît immédiatement, dans la seule considération de sa forme, à laquelle il est impossible d'accorder une signification précise ou une finalité quelconque.

Texte 4 -Kant, Critique de la faculté de juger, §16, La beauté libre.

Beaucoup d'oiseaux, (le perroquet, le colibri, l'oiseau de paradis), une foule de crustacés marins sont en eux-mêmes des beautés, qui ne se rapportent à aucun objet déterminé quant à sa fin par des concepts, mais qui plaisent librement et pour elles-mêmes. Ainsi les dessins à la grecque, des rinceaux ou des encadrements ou des papiers peints, etc. , ne signifient rien en eux-mêmes ; ils ne représentent rien, aucun objet sous un concept déterminé et sont de libres beautés. On peut encore ranger dans ce genre tout ce que l'on nomme en musique improvisation (sans thème) et même toute la musique sans texte "

 

La beauté libre est donc indépendante de toute signification précise, elle ne fait référence à aucun sens conceptualisable qui viendrait en limiter la portée. La beauté, c'est l'indéfinissable. On peut certes en parler, mais ce qu'on peut en dire est inépuisable. Elle donne à penser et à parler.

 

 

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